Oeuvres série Conte "Échanges fleuris"


Le texte et les images suivantes sont la propriété exclusive de Christine Morency. Reproduction interdites. Merci de respecter les droits d'auteur. 

Quel jardin magnifique que celui de Marco, le jardinier ! Situé dans un paisible quartier surplombant la ville, il jouissait d’un ensoleillement exceptionnel. Des fleurs à profusion s’émancipaient dans toutes les directions. Des arbrisseaux aux vifs coloris déployaient leurs bouquets somptueux. Une cascade coulait en une mélodie si harmonieuse que tous les oiseaux du voisinage s’y donnaient rendez-vous. Or, ce jardin grandiose était également magique. Non seulement ses fleurs communiquaient entre elles par télépathie, mais plus étonnant encore, chacune d’elles possédait le pouvoir de la parole ! Discrètes le jour, on pouvait entendre leurs chuchotements à la nuit tombée.

Marco prenait un soin jaloux de son jardin. Il le nourrissait des meilleurs engrais et de l’eau la plus pure qui soit. Il consacrait tout son temps à ses fleurs, son unique passion. D’un naturel timide et renfermé, on ne lui connaissait aucun ami.

Toutefois, chaque été, il ne manquait jamais de s’inscrire au prestigieux concours « Paysages fleuris », organisé par sa municipalité. Un jury formé d’imminents connaisseurs décernait des prix aux plus magnifiques jardins. Marco se promettait bien, cette année, de remporter le Premier Prix ! Il misait en particulier sur les fleurs les plus exquises de son jardin, les demoiselles Échinacées, à qui il prodiguait une attention toute spéciale. Élancées et gracieuses, ces fleurs, parées de rose tendre, suscitaient l’admiration et l’envie de tous les jardiniers du quartier et bien au-delà.




Cependant, depuis quelque temps, durant la nuit, ces demoiselles posaient un réel problème. Chuchoteuses et calmes auparavant, elles devenaient de plus en plus dérangeantes par leurs éclats de voix. Excitées à la perspective de participer au concours, elles ne cessaient de babiller entre elles, partageant leur émoi. Elles dérangeaient tout le jardin et particulièrement Marco qui ne parvenait plus à dormir. « Bla-bla-bla… Ha ! Ha ! Ha ! », pouvait-on entendre. Exaspéré, Marco se tirait alors péniblement du lit, la mine sombre et sortait dans le jardin. Quand elles le voyaient surgir, les yeux mécontents, elles baissaient docilement la tête. « Un peu de silence ! implorait Marco. Vous empêchez tout le monde de dormir ».







Les Échinacées obtempéraient… le temps qu’il retourne au lit, mais irrésistiblement, elles reprenaient de plus belle leurs précieuses confidences sous les étoiles.






Après plusieurs nuits de ce bavardage nocturne et ayant échoué à trouver une solution, Marco prit une décision drastique, celle de transplanter les fleurs et de les éloigner le plus possible les unes des autres. Il mit son plan à exécution et eut l’effet escompté. Les Échinacées, désormais dispersées dans le jardin, ne parvenaient plus à parler entre elles et Marco put enfin à dormir sur ses deux oreilles.





Or, au fil des jours se produisit un phénomène étrange. Malgré les soins toujours aussi attentionnés de leur jardinier, les Échinacées devenaient de plus en plus ternes et s’étiolaient. Consterné, celui-ci cherchait sans relâche la cause de ce mal mystérieux. En vain ! Le jardin semblait perdre de sa magie et un silence lugubre planait sur lui. Il ne voyait aucune issue.






Un soir, Marco découvrit avec consternation ses plus belles échinacées, inanimées au sol. Désespéré, il tomba à genoux en éclatant en sanglots. Il implora le ciel à voix haute : « Que se passe-t-il ? Que dois-je faire ? » Quelle ne fut pas sa surprise d’entendre une toute petite voix : « Laisse-nous nous exprimer ! » Il se retourna vivement. « Hein ! Qui a parlé ? » Il vit près de lui une échinacée toute frêle, à la voix affaiblie. « Nous avons besoin d’être ensemble et de partager entre nous nos moments de joie et de peine ». Marco comprit enfin pourquoi ses fleurs mouraient à petit feu. Dotées de parole, elles ressentaient, tout comme les humains, le besoin de se rassembler et d’échanger de vive voix et non pas juste à distance, par la télépathie. « Essaie ! Tu verras… », ajouta timidement, un peu plus loin, une autre petite fleur, témoin de la scène.

Désemparé, Marco exprima à ses fleurs sa profonde affection et sa peine de les savoir aussi malheureuses, au point de perdre toute joie de vivre. Il venait de comprendre que le besoin d’être ensemble et de s’exprimer était aussi important que de boire et de manger. Il sut leur communiquer à quel point il regrettait son geste et souhaitait les voir s’épanouir à nouveau.

Il leur promit de dénicher un endroit du jardin bien à elles, éloigné de sa fenêtre de chambre, où elles pourraient échanger à leur guise sur leur vie de fleurs dans cet immense jardin.






Le jardinier se mit sans délai à la tâche. Ses efforts furent récompensés. En peu de temps, les Échinacées avaient repris vie. Radieuses, elles vibraient d’un rose lumineux et lui-même se transformait. Non seulement il rétablit l’harmonie dans son jardin, mais chaque soir, il prit l’habitude de venir échanger avec elles, les mille et une petites anecdotes de son quotidien. Il développa ainsi un plaisir grandissant à parler avec ses fleurs, exprimant de plus en plus ses émotions, ses espoirs comme ses craintes. Marco devenait au fil des jours d’humeur plus joyeuse et communicative. Les gens de son entourage remarquèrent l’heureux changement. Au début, il leur adressait un simple sourire ou un signe de la main et finalement quelques mots timides. De fil en aiguille, il en vint à leur communiquer son amour pour ses fleurs… Quelque chose s’ouvrait en lui et ses fleurs en étaient les témoins heureuses et attendries.

Marco se fit de nombreux amis. Ceux-ci venaient le visiter dans son volubile jardin et s’initiaient à communiquer avec les fleurs. En peu de temps, le jardin magique se transforma en un lieu unique où, à la tombée du jour, tous - amis et gens des alentours - venaient échanger avec les fleurs dans un véritable coeur à coeur. Voyant l’engouement que suscitaient ces partages fleuris, Marco eut l’idée d’offrir à ceux qui le souhaitaient, l’une de ses magnifiques et volubiles fleurs, afin que celles-ci puissent répandre par leurs paroles les bienfaits de la communication dans d’autres jardins.

Dorénavant, grâce à Marco et ses fleurs, les gens apprenaient à dialoguer davantage et des échanges fleuris naissaient de part et d’autre dans la grande ville. Et devinez quoi ? Cette année-là, une magnifique banderole portant la mention « Grand gagnant - Paysages fleuris » s’étalait fièrement dans le jardin magique.












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